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𝗕𝗼𝗻𝗻𝗲 𝗻𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 : 𝗼𝗻 𝗮 𝗿𝗲́𝘀𝗼𝗹𝘂 𝗹𝗮 𝗰𝗿𝗶𝘀𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗘𝗛𝗣𝗔𝗗 !Il y a des coïncidences qui ont le sens de l’humour. Tandis que le gouvernement annonce, sans bruit excessif, le report du « plan Grand Âge », ce projet censé préparer la société au vieillissement massif de sa population, la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale achève, le même jour, l’examen d’un texte organisant l’euthanasie et le suicide assisté. L’un attendra. L’autre avance. Après tout, il faut savoir hiérarchiser.

Nous renonçons à mieux soigner pendant que nous apprenons à mieux faire mourir. Le calendrier, parfois, se montre plus lucide que les discours.

Car ce qui se joue ici n’a rien d’une retouche technique. Il s’agit de transformer en droit ce qui relevait hier du crime, de passer sans trembler de la sanction pénale à la reconnaissance morale. Trente ans de prison d’un côté, la bienveillance législative de l’autre. Le tout au nom du progrès. On peut y voir une audace philosophique ; on peut aussi s’étonner de la facilité avec laquelle une société change de boussole sans prendre le temps de s’interroger sur la direction.

Mais rassurons-nous : tout cela se fait dans un langage soigneusement aseptisé. On ne parle plus de tuer, mais « d’aider ». Plus de patients, mais de « personnes en fin de vie ». La mort devient douce, encadrée, presque aimable. Une procédure. Pendant ce temps, les statistiques publiques rappellent ce que chacun sait déjà : pénurie de soignants, établissements saturés, accompagnement insuffisant. Ce ne sont pas tant des choix moraux que des arbitrages pratiques.

On nous parle de liberté. Mais quelle liberté reste-t-il lorsque la société suggère, avec une délicatesse infinie, qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas trop peser ? Les pays qui ont ouvert cette voie, toujours à titre exceptionnel, en connaissent désormais le mécanisme : l’exception s’élargit, la frontière se déplace, la norme s’installe. Rien d’imprévisible. Simplement la logique des choses, appliquée sans états d’âme.

Dans ce climat, refuser la légalisation devient un geste de résistance presque suspect. L’air du temps commande l’adhésion, pas la réflexion. Comme le rappelait Julia de Funès, psychologue, les pires crimes naissent rarement de la transgression ; ils prospèrent dans l’obéissance tranquille. Aujourd’hui, le « courage » consiste surtout à ne pas troubler le consensus.

Il est pourtant frappant de constater où se situe l’empressement politique. Les réformes coûteuses, complexes, longues — celles qui concernent l’accompagnement, la dépendance, la présence humaine — sont ajournées. Les autres avancent vite. Certaines mutuelles, y compris parmi les plus respectables, soutiennent activement cette évolution. L’équation économique, elle, ne connaît pas la nuance : moins de soins prolongés, moins de dépenses. Le calcul est net, propre, efficace.

La démographie, discipline peu idéologique, science quasi exacte, annonce pourtant une arrivée massive de personnes âgées dépendantes. Faute de moyens pour les accueillir, nous leur proposerons un discours sur la dignité. C’est moins cher et plus flatteur pour la conscience collective.

Le véritable progrès serait d’assumer le vieillissement, de revaloriser le soin, de considérer la dépendance comme une responsabilité commune plutôt qu’un problème à écourter. À défaut, nous perfectionnons une société du renversement : ce qui relevait autrefois de l’abandon devient une solution raisonnable.

Et peut-être qu’un jour, mourir ne sera plus un drame. Juste une option parmi d’autres, validée par la bonne gestion.

Aujourd’hui sous nos yeux, Un vieux rêve d’actuaire devient projet de société.